Afrique : La question Ethnique

Il existe aujourd'hui dans nos contrées occidentales un imaginaire collectif qui définit l'Afrique comme un continent sur lequel le concept d’État Nation aurait été entravé par des ethnies et des frontières tracées « à la règle » par les Occidentaux lors de la décolonisation, en 1962. Quand on veut se poser la question du développement, ou de la Démocratie en Afrique, on ne peut ainsi pas éviter ce thème récurrent de la question des Ethnies, devenue le centre de tout les maux qui accablent les peuples Africains. Mais y'a-t-il vraiment une « question ethnique » en Afrique ? L'Histoire nous prouve le contraire.

 

L'Ethnie est née au XVIeme siècle, lorsque les Occidentaux sont arrivés en Afrique. Ils n'y initièrent pas immédiatement de manœuvres de colonisation. Au départ, ils se contentaient d'installer des comptoirs et commerçaient avec les États existants sur place, collaborant avec les rois et les dirigeants locaux (le fameux« Commerce Triangulaire »). Ainsi, l'un des termes de ce commerce était notamment le prélèvement d'esclaves sur les populations de ces Royaumes. Et ces esclaves étaient enlevés par d'autres africains, à la solde du Roi. De cela résulte une fuite de certaines populations d'Afrique, pour s'éloigner de leurs chefs et de leurs dirigeants, qui les vendaient aux blancs.

 

Ces groupes de population, voyageant à travers l'Afrique, se sont installés dans des endroits parfois très éloignés de la zone de peuplement d'origine, et ont ainsi constitué les noyaux de peuplement de ce que nous appelons aujourd'hui des« Ethnies ». On constate donc que ces Ethnies sont parfois issus d'un même peuple d'origine, mais se sont installés à des endroits distants de plusieurs milliers de kilomètres, en conservant toutefois un grand nombre de particularisme culturels.

 

Au XIXeme siècle, les hommes blancs reviennent (enfin, s'incrustent … ils n'étaient pas partis),et commencent la colonisation de ces grands espaces, au sein desquels on croit trop souvent qu'il n'y avait rien. Les Hommes Blancs ne sont pas venus prendre la terre sans heurts. Ils ont dut affronter les pouvoirs locaux, et les établissements et sociétés déjà existantes. Et lorsque l'on parle du massacre des Amérindiens et de la construction des États Unis, on pourrait tout aussi bien parler du massacre des Africains ... Ainsi, en 1904, par exemple, en Afrique du Sud-Ouest, a lieu le premier génocide de l'Histoire : les Allemands massacrent littéralement la tribu des Hereros !

 

Mais lorsque ces hommes blancs arrivent, il tentent aussi de comprendre les tribus qu'ils colonisent. Et il s’avère qu'ils en sont incapables. Ainsi, ils calquent parfois des concepts occidentaux sur des réalités complètement différentes. LesTutsis et les Hutus ont été inventés par des explorateurs occidentaux au Rwanda qui découvrent alors deux sociétés, parallèles sur un même territoire (les éleveurs « Tutsis » et les agriculteurs « Hutus »). En réalité, les Tutsis et les Hutus étaient un seul et même peuple, vivant sur le territoire du Rwanda, et organisé en une société clanique dirigée par un Roi Tutsi. Mais lorsque les Belges colonisent ce territoire, il leur faut contrôler la population. Pour cela, ils s'allient aux éleveurs, aux Tutsis, minoritaires, pour qu'ils oppriment les Hutus à leur place, et favorisent l'implantation des blancs. Nous créons ainsi un précédent qui aura de lourdes conséquences futures. Aujourd'hui, on dit des Tutsis et des Hutus qu'ils sont deux ethnies différentes. Deux ethnies inconciliables, au point que dans les années 1990, les choses se réglèrent à coups de machettes. Mais qui a créé cette division à l'origine ?

 

Après le partage de l'Afrique par le Traité de Berlin, entre les Français et les Anglais en majorité (plus les Belges, les Allemands, les Espagnols, les Portugais et les Italiens), suivirent quatre-vingt années environs pendant lesquelles les Occidentaux s'adonnèrent à l'exploitation du continent Africain. La décolonisation se fit de manière plus ou moins violente selon les pays, et là, certaines personnes aimeraient nous faire croire que nous aurions tracé des frontières à la règle car elles ne coïncident pas avec des Frontières naturelles (en réalité, ces dernières ne constituent que 14% des frontières entre les pays dans lemonde !) et séparer ainsi des peuples qui auraient eu vocation à constituer un état-nation. En coupant ces peuples en deux, on aimerait nous faire croire que nous avons artificiellement créé des guerres civiles qui n'auraient pas eu lieu sans ce partage.

 

En fait, elles auraient été remplacées par des guerres tout court. En effet, les griefs que ces ethnies ont les unes contre les autres ne datent pas d'hier, comme nous l'avons vu avec les Tutsis et les Hutus. En outre, il faut là y calquer toute une série d'autres problèmes, bien différents de la seule question ethnique : le partage et le contrôle des ressources et des matières premières constituent une question essentielle de toutes ces guerres civiles, tout comme l'accès aux droits politiques inhérents à la Démocratie en est un prétexte indiscutable, et immanquable ! Globalement, la question Ethnique n’est utilisée que par des chefs d’états véreux et manipulateurs dans l’optique de pouvoir rapidement constituer leurs troupes et leurs fidèles. Il faut diviser pour régner.

 

Bien sûr, les Ethnies sont une réalité en Afrique. Bien sûr, nous n’allons pas nier l’existence des particularismes culturels qui les caractérisent, et font l’originalité de régions entières. Bien sûr, elles sont parfois coupées en deux par les frontières de deux pays, et cela ne contribue pas à simplifier le contexte géopolitique Africain. Mais en aucun cas, une ethnie ne constitue une nation, et l’un et l’autre n’ont que rarement coïncidé, tout simplement parce qu’une ethnie ne recouvre pas les mêmes réalités qu’un peuple. (Les Africains ne parlent-ils pas eux-mêmes de Peuple Sénégalais ? Et d’Ethnie Wolof ?)

 

Les Africains n'ont pas attendu nos analyses, et ils n'ont pas non plus lu cet article avant de créer de grandes organisations de coopération régionale, tel que la CEDEAO par exemple, dont le processus d'intégration régionale est parfois plus avancé ou plus rapide que l'Union Européenne (coopération économique avec le Franc CFA, culturelle et militaire comme on le voit au Mali aujourd'hui). L’Union Africaine est devenue une réalité tangible alors que les pays africains s’emparent de plus en plus régulièrement de la question de leur propre sécurité. Le NEPAD (New Economic Partnership for African Development) rassemble un grand nombre de pays Africains, aussi variés que l’Égypte, l’Afrique du Sudou le Nigeria, autour de grands projets économiques. Ces derniers visent à la construction de grandes infrastructures, qui dépassent les seules frontières nationales, pour le développement de l’Afrique. Ils témoignent également de l’existence d’une identité Africaine qui dépasse l’identité Ethnique et l’identité nationale.

 

A ce concept d’Ethnie, les Africains nous ont répondu par la coopération régionale et l’ouverture, afin d’assurer eux-mêmes la sécurité de leur propre continent. Ne serait-il pas temps de changer notre manière de lire et d’écrire l’Afrique ?